XK Theater Group

« No sabemos lo que pasa y eso es lo que pasa »

06-11-2018

IN thet street BXL BVD Baudouin proxima estacion Rogier by Arnaud Kool

 

 

Abidjan, 13 mars 2016 10h, soudain...

Le Festival MASA à Abidjan vient de se terminer (1). J’y étais pour représenter Esperanzah!

Ce soir, je reprends l’avion après 8 jours passé dans la ferveur artistique de l’Afrique contemporaine.

Dans ma chambre d’hôtel située dans le quartier du Plateau, j’écris sous une chaleur humide, accompagné par le piaillement des oiseaux mixé au bourdonnement de la ville. La télé annonce une nouvelle, des hôtels viennent d’être attaqué par des terroristes en Côte d’Ivoire, à Grand Bassam (*), ville balnéaire située à quarante kilomètres d’Abidjan.

Je ne sais pas quoi faire? Je sors ou je reste dans ma chambre? Je téléphone à la réceptionniste et lui demande si elle est bien au courant? Elle me répond que oui et que les forces de l’ordre font le nécessaire puis, un sourire dans la voix, ajoute: « Nous allons prier Dieu ensemble». Nerveusement, j’ai envie d’éclater de rire. Je décide de continuer à écrire. Climat de guerre à l’extérieur de l’hôtel. Les oiseaux s’en fichent, ils ne prient pas, ils font leur boulot, ils vivent et piaillent généreusement comme si rien n’était arrivé, un peu comme le font les artistes du MASA. Si les hommes pouvaient ne faire que ça, chanter, tout serait plus simple. Sirènes au loin, ça barde dehors et ce ne sont pas des piaillements d’oiseaux.

Dix phrases à la volée remplissent ma page blanche, je continue d’écrire, puis, plus rien, le vide.

Je m’arrête pour réfléchir, je tourne en rond dans la chambre, puis jète un oeil distrait sur une brochure laissée sur le lit défait. Une phrase s’en détache : « Le monde dans lequel je suis née ne reconnait plus l’individu et limite l’art et la culture au profit de l’économie, de l’homme de masse et de la consommation ».

Lire une phrase pareille dans ces circonstances, me fait l’effet d’un coup de massue, et plus encore, lorsque je découvre qu’elle est écrite par une jeune artiste occidentale de passage au MASA. Est-elle rentrée en occident? Fait-elle partie des personnes que j’ai croisé et qui sont parties se détendre ce dimanche comme beaucoup d’Ivoiriens sur les plages du Grand Bassam?

J’aimerais savoir.

Avant de venir à Abidjan, j’avais une sorte de sombre pressentiment, comme si un attentat allait se produire et que j’allais le vivre pleinement. Malgré cela, j’ai décidé de partir, car c’est plus fort que moi.  Cela n’a rien d’héroïque, c’est juste l’appel de l’Afrique. Comment expliquer cette attirance pour ce continent? Impossible. Crissement de pneus à l’extérieur.

Mon cerveau est en feu, j’entends les mots mille fois répétés de Ortega y Gasset :

« No sabemos lo que pasa y eso es lo que pasa » (2) Ces deux phrases coup sur coup me renvoient à une question : Comment aujourd’hui s’inscrire dans l’histoire du monde quand on est ce jeune sacrifié à l'hôtel du nouveau Dieu money, ou à la folie des extrémismes, ou de la rapidité des évolutions et changements contemporains et happé par la complexité propre à la globalisation?

« Un vrai bordel au carré » le monde, comme disait « feu » Ahmadou Kourouma , un auteur ivoirien immense auquel je pense en ce moment. (3)
Le titre de l’un de ses derniers romans me revient, prophétique face à la désintégration de la géopolitique, du climat, du vivant, le renforcement des forts au dépend des faibles, l’impunité et la barbarie qui gagnent les dirigeants de la planète, le terrorisme qui avance masqué tel un idéal fou : « Quand on refuse on dit non ».

Pour conjurer le sort catastrophique qui semble attendre notre monde, et ne pas tomber dans le désespoir, je remercie une fois de plus Ahmadou Kourouma de me donner cette force d’écrire, et de m’avoir ouvert les portes de l’Afrique et conseillé de commencer, il y a douze ans, par le Burkina Faso, le pays des hommes intègres. Je cherche le mot exacte qui pourrait traduire le sentiment que je suis venu chercher ici en Afrique de l’Ouest. Mais Ahmadou Kourouma n’est plus là pour me souffler ce mot à l’oreille, il a rejoint le pays des ancêtres illustres. Pourtant, j’ai comme l’impression qu’il est là avec moi dans cette chambre d’hôtel, qu’il me glisse ces impressions que je frappe nerveusement sur ma machine. Sensation plus que troublante. La magie de l’Afrique, encore une fois frappe à ma porte. Cet indicible qui transpire de partout si on y prête attention. L'humain. Les terroristes, les extrémistes, islamophobes, homophobes, antisémites de tous bords ne pourront jamais tuer ça.

 

Car toute vie mérite d’être rencontrée, vécue.

Nous, habitants du monde occidental ou occidentalisé, jeunes ou moins jeunes, subissons sans en avoir conscience deux types de carences cognitives:

• les cécités d'un mode de connaissance qui, compartimentant les savoirs, désintègre les problèmes fondamentaux et globaux, lesquels nécessitent une connaissance transdisciplinaires;
• l'occidentalo-centrisme qui nous juche sur le trône de la rationalité et nous donne l'illusion de posséder l’universel. Voilà le problème.

Ainsi, ce n'est pas seulement notre ignorance, c'est aussi notre connaissance qui nous aveuglent.
Cette soi-disant maitrise totale du monde, une chimère, une volonté exaspérée par les technologies de toutes sortes, se heurte à une prise de conscience de notre dépendance à l’égard du vivant et à celle des pouvoirs destructeurs de la modernité pour l’humanité elle-même. Ces attaques terroristes font partie bien évidement de ces pouvoirs destructeurs. Je le vis en ce moment.

Un mot : résister. Comment? Ecrire, jouer, chanter, danser et croire à cet autre monde possible. Et surtout, ne pas se laisser piéger par cette peur.

Une voie sans issue se profile à l’horizon semble dire l’oracle, qui nécessite des réajustements de la pensée, mais aussi une totale remise en question de l’esprit et de l’approche de la connaissance, afin d’évoluer vers d’autres chemins. Une autre humanité est à construire.

Edgar Morin, sociologue et philosophe, nous suggère, à nous Homo sapiens, de ne plus chercher à dominer la terre, mais à la ménager et à l’aménager. Sans doute la seule manière de rendre la terre durable, la rendre paisible, pour se sentir enfin solidaire de cette planète qui conditionne notre vie. La réponse devrait-être là. Rien de plus.

Mais comment faire pour entrer dans cette prise de conscience d’un destin partagé?
Quelle (r)évolution de la pensée et de la connaissance engager vis-à-vis du monde globalisé?

Quels outils déployer, quel savoirs-être enclencher pour être utile à ce monde en totale mutation?
Quelle transmission à l’attention des générations futures?
Voilà les questions fondamentales qui alimentent ma vie en ce moment et d’une manière fondamentale construisent la philosophie de ma vie artistique.

« Il ne suffit plus de dénoncer. Il nous faut désormais énoncer », répond Edgard Morin.
On répète que la réalité est dure et que les faits sont têtus. De nos jours, la politique devient la gestion de ce qui nous arrive plutôt que la production de phénomènes nouveaux.

Sur ce point, l’XK Theater Group a un rôle important à jouer, particulièrement dans l'expérimentation des phénomènes nouveaux.

Notre travail repose sur une capacité à toujours espérer et/ou investir dans la construction d’un tout autre monde. Cette vision transversale du monde est aujourd’hui plus que nécessaire, elle est une valeur ajoutée dans le processus d'émancipation individuelle et collective. C’est ce que je suis précisément occupé à faire en ce moment, j’écris pour dire qu’il ne faut pas arrêter d’y croire et l’écrire est important, puis le dire aussi.

Et expérimenter cela sous toutes ses formes et langages.

Pour nous, l'expérimentation doit s'appuyer sur une connaissance de l'homme et de la société et ne pas ignorer les obstacles. Si l'utopie a un sens dans toute démarche artistique et/ou culturelle et dans la vie en général, ce n'est pas simplement pour prophétiser que, dans un horizon lointain, se dessine la possibilité d'un monde radieux, mais pour inviter à regarder dans le monde actuel, ce qui est en cours de réalisation.

La multiplication des passerelles proposés au sein des projets de l’XK Theater Group, entre les champs journalistiques, universitaires, artistiques, culturels, et mouvements citoyens ou associatifs, notamment, pourraient nous y aider.
Les valeurs portées par ce projet vont dans ce sens. Elles intègrent cette idée d’utopie tout en revendiquant un esprit citoyen, créatif et participatif, sans oublier le sens vrai de la rencontre.

Car toute vie mérite d’être rencontrée, vécue.

 

Le rêve ultime serait d'être d'utilité publique.

L’XK Theater Group ressemble à un rituel tribal d'un nouvel âge, incarné ou désincarné, penseront certains, qui grâce au ciment de la musique, de l’image, du jeu d’acteur, bref de l'expression artistique, permet d'englober au passage une certaine idée ou approche de la "politique" et la citoyenneté (4).

Cela passe par des outils pragmatiques: démarches artistiques transversales et/ou culturelles, espaces de sensibilisation et d’éducation permanentes où : l’audace, la créativité, l'imagination, la prise de conscience sur les enjeux de la modernité, la réaction et l’engagement, la mobilisation des réseaux et expressions, la mutualisation des moyens et savoirs, amènent à des alternatives citoyennes de réflexions, d'expressions, d'analyses, et d’actions immédiates à appliquer à notre quotidien.

Il est important pour nous de créer cet état d’esprit ou d’éveil qui entretient l’utopie dans la tête et le coeur des gens. Nos propositions visent ces objectifs, elles ne se limitent pas à l’axe culturel, et s’inscrivent dans un cadre sociétal général où les actions sociales, les animations artistiques, la mobilité, l’économie locale contribuent ensemble à la construction d’une société nouvelle. Voilà en grandes lignes la moelle épinière de l’XK Theater Group

Un travail énorme à faire et à refaire et qui reste fragile.

Notre futur passera par une éthique du sens partagé, un devoir de transmission et d’échange pour que l’espace collectif de la pensée franchisse les frontières du possible, voilà le cap à franchir.
Croire en l’utopie, faire en sorte que ce mot devienne une réalité et qu’il soit le grand laboratoire de réflexion et d’action de ce XXIe siècle, laboratoire humain avant tout, sensible aux questionnements des femmes et des hommes et aux grandes évolutions de notre société. Inviter le public à (ré)agir sur le futur du monde, le leur qui est aussi le notre.

Nous croyons que l’utopie est concrète.
Notre réponse se trouve dans cette force de proposition.

Le rêve ultime serait d'être d'utilité publique.

Non.

Plus simple: être utile.

Rien de plus.

Est-ce possible?

Oui.

L'utilité n'est pas une question propre à une génération plus qu'à une autre, mais une question d'imagination collective. 

Cela, même si nous serons au final une poignée d'irréductibles de tous poils et tous âges à avoir conscience de la nécessité à prendre du recul et à méditer sur ce que nous faisons ou provoquons culturellement et dans nos vies respectives. C’est ce que vous faites en ce moment en lisant cet article.

À (re)prendre conscience, oui, mais du peu d'importance que nous produisons

face à l'immensité de l'univers. L'indicible est la règle. La non réponse est tout. La transmission peut-être est dans cette non réponse?

Sans parler du reste, la vie, la mort, la barbarie qui est hélas est une réalité.

Tout est ou semble voué à disparaître mais pour se réenchanter quelque part.

Où, comment et par qui?

Là est la non réponse.

Malgré cela, ce silence abyssal de la non réponse du labyrinthe du temps, il nous faut toujours continuer.

À écrire,

À chanter,

À danser,

À dire,

À piailler devant nos semblables,

Comme ces oiseaux d’Abidjan,

Comme je le fais en ce moment,

Envers et contre tout.

En avant.

Vers cette possibilité.

Rien de plus.

C’est déjà énorme.

René Georges, codirecteur de l’XK Theater Group. 13 mars 2016, Abidjan.

 

 

(*) L'attentat de Grand-Bassam est une fusillade qui a eu lieu le 13 mars 2016 dans un quartier touristique de la station balnéaire ivoirienne de Grand-Bassam, lieu de tourisme en Côte d'Ivoire et classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO, et prisé par les Ivoiriens et les expatriés. L'attaque a fait officiellement 19 morts, dont trois soldats des forces ivoiriennesAl-Qaïda au Maghreb islamique revendique l'attaque le soir même.

1. Du 5 au 12 mars 2016, s’est tenu à Abidjan, la 9ème édition du Marché des Arts du Spectacle Africain (MASA).

2.« Nous ne savons pas ce qui se passe, et c'est ça qui se passe », citation de José Ortega y Gasset, né le 9 mai 1883 à Madrid et mort dans la même ville le 18 octobre 1955 (à 72 ans), est un philosophe, sociologue, essayiste, homme de presse et homme politique espagnol.
3.Ahmadou Kourouma naît en 1927 à Boundiali (Nord de la Côte d'Ivoire). Après avoir étudié à Bamako (Mali), il intègre en 1950 les rangs des "tirailleurs sénégalais" en Indochine. En 1954, étudie poursuit des études de mathématiques à Lyon (France).
Suite de l'indépendance de la Côte d'Ivoire en 1960, il choisit de retourner dans son pays. Inquiété par le régime du président Félix Houphouët-Boigny, il est emprisonné, puis connaît l'exil (1964-1969 : Algérie ; 1974-1984 : Cameroun ; 1984-1994 : Togo). En 1968, paraît son premier roman, Les Soleils des indépendances qui marquera des générations de lecteurs. Vingt ans plus tard, ce sera Monné, outrages et défis, son second ouvrage. En 1994, suit En attendant le vote des bêtes sauvages ; et en 2000, Allah n'est pas obligé couronné par le Prix Renaudot et le Prix Goncourt des lycéens.
En septembre 2002, alors que la guerre civile est déclarée en Côte d'Ivoire, il milite contre l'ivoirité et pour la paix dans son pays. Soupçonné de soutenir les rebelles du Nord, il subit les accusations des partisans du président Laurent Gbagbo. Décédé en décembre 2003, son dernier roman Quand on refuse on dit non paraît à titre posthume en 2004.
Ahmadou Kourouma est aussi l'auteur de plusieurs livres pour la jeunesse publiés aux éditions Grandir
4.La citoyenneté est le fait pour une personne, pour une famille ou pour un groupe, d'être reconnu comme membre d'une cité (aujourd'hui d'un État) nourrissant un projet commun auquel ils souhaitent prendre une part active. La citoyenneté comporte des droits civils et politiques et des devoirs civiques définissant le rôle du citoyen dans la cité et face aux institutions. Définition de la citoyenneté selon Wikipédia